Sur le lieu de travail, la sécurité ne se réduit pas au port d’un équipement de protection ou au respect d’une consigne d’hygiène. Elle s’appuie aussi sur des droits fondamentaux reconnus par le Code du travail : le droit d’alerte et le droit de retrait. Ces dispositifs permettent d’agir face à un danger grave et imminent avant qu’un accident ne survienne.
Pour les élus et secrétaires de CSE, comprendre ces mécanismes est essentiel : ils disposent en effet d’attributions spécifiques en la matière et jouent un rôle de premier plan pour informer les salariés, relayer les alertes et veiller que l’employeur prenne les mesures qui s’imposent.
Qu’est-ce qu’un danger grave et imminent ?
Le déclenchement du droit d’alerte et du droit de retrait est conditionné à l’existence d’un danger dit « grave et imminent ». Ces deux notions ont un sens précis.
Un danger est grave lorsqu’il peut provoquer un accident ou une atteinte sérieuse à la vie ou à la santé du salarié. Il est imminent lorsque sa réalisation peut intervenir dans un délai rapproché, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il doit être instantané.
Quelques exemples concrets permettent d’illustrer ces notions :
- Une machine présentant un dysfonctionnement important ;
- Une installation électrique défectueuse ;
- Une fuite de produit dangereux ;
- Un risque d’effondrement ou de chute ;
- Une exposition à des substances nocives pouvant entraîner des maladies à effet différé, comme certains cancers professionnels.
Ce dernier point est important : le caractère imminent n’exclut pas les risques à effet différé. Chaque situation doit ainsi être appréciée concrètement, en tenant compte du contexte et des risques réellement encourus.
Bon à savoir : La jurisprudence admet que la notion de danger grave et imminent est appréciée subjectivement par le salarié. Ce qui compte est qu’il ait eu un motif raisonnable de croire à l’existence du danger, même si le danger ne s’est finalement pas concrétisé.
Le droit d’alerte du salarié : signaler pour prévenir
Tout salarié qui constate une situation susceptible de présenter un danger grave et imminent pour sa vie, sa santé ou celle de ses collègues peut et doit en informer immédiatement son responsable hiérarchique ou son employeur. C’est le droit d’alerte individuel.
Dans l’urgence, cette alerte peut être orale. Mais il est fortement recommandé de la doubler d’un écrit (e-mail, courrier, SMS) décrivant précisément la situation constatée. Cette trace écrite sera précieuse en cas de contestation ultérieure.
L’employeur est alors tenu de procéder à une enquête, d’évaluer le danger et de prendre les mesures adaptées pour l’éliminer ou le réduire. L’objectif est d’agir vite pour éviter l’accident.
Bon à savoir : Le salarié qui exerce de bonne foi son droit d’alerte est protégé contre toute sanction disciplinaire, retenue sur salaire ou mesure de rétorsion. La mauvaise foi doit être prouvée par l’employeur pour remettre en cause cette protection.
Le droit d’alerte du CSE : une procédure formalisée
Les élus du CSE disposent d’un droit d’alerte spécifique, plus formel que celui du salarié. Lorsqu’un élu constate directement ou via un signalement une situation de danger grave et imminent, il doit :
- Inscrire son alerte dans le registre dédié aux dangers graves et imminents, en précisant les postes de travail concernés, la nature du danger et les noms des salariés exposés ;
- Informer immédiatement l’employeur de la situation ;
- Demander, si nécessaire, la tenue d’une enquête immédiate en présence d’un représentant de la direction.
Cette procédure formalisée est un puissant outil pour les élus. Elle oblige l’employeur à réagir rapidement et crée une traçabilité indispensable au suivi des situations dangereuses. Pour que vos réunions et enquêtes soient bien documentées, pensez à vous faire accompagner dans la rédaction de vos comptes rendus et procès-verbaux.
En cas de désaccord persistant entre le CSE et l’employeur sur la réalité du danger ou sur les mesures à prendre, le CSE peut être réuni en urgence en présence de l’inspection du travail et de la Caisse régionale d’Assurance maladie. Si le désaccord n’est pas résolu, l’employeur peut saisir l’inspection du travail pour arbitrage.
Le droit d’alerte en matière de santé publique et d’environnement
Le Code du travail prévoit également un droit d’alerte spécifique lorsqu’un salarié estime que les activités de l’entreprise présentent un risque grave pour la santé publique ou l’environnement. Ce droit peut être déclenché face à :
- Une pollution d’ampleur touchant les milieux naturels ;
- Un rejet de substances dangereuses affectant la population ou l’environnement ;
- Toute situation susceptible d’avoir des conséquences graves au-delà du seul cadre de l’entreprise.
Le salarié qui signale une telle situation doit agir de bonne foi et fournir les éléments dont il dispose. La loi le protège contre toute mesure discriminatoire liée à l’exercice de ce droit.
De son côté, tout élu du CSE peut relayer l’alerte, exercer lui-même ce droit d’alerte environnementale, inscrire la question à l’ordre du jour d’une réunion et participer au suivi du dossier. L’employeur est quant à lui tenu d’examiner l’alerte, de l’inscrire dans le registre de consignation, d’évaluer la réalité du risque et d’informer l’auteur de l’alerte des suites données.
Bon à savoir : Le droit d’alerte environnementale s’inscrit dans la responsabilité sociale et environnementale (RSE) des entreprises. Le CSE peut s’appuyer sur ce droit pour mettre à l’agenda des sujets qui dépassent le seul périmètre de l’entreprise, notamment dans les secteurs industriels ou chimiques.
Le droit de retrait : se mettre en sécurité face au danger
Lorsqu’un salarié estime raisonnablement qu’il se trouve face à un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé, il peut exercer son droit de retrait : quitter son poste ou refuser de s’y installer tant que le danger persiste.
Ce droit s’exerce sans autorisation préalable de l’employeur. Le salarié doit néanmoins informer ce dernier ou son responsable le plus rapidement possible, de préférence par écrit, en décrivant précisément le motif du retrait. Cette formalité protège le salarié et permet à l’employeur d’agir en conséquence.
Ce que le droit de retrait n’est pas
Le droit de retrait ne saurait être invoqué pour exprimer un simple désaccord avec l’organisation du travail, pour refuser une tâche jugée difficile ou pour faire face à une situation ne présentant pas de danger grave et imminent au sens légal. Un retrait illégitime peut entraîner des sanctions disciplinaires et une retenue sur salaire.
De même, lorsqu’un poste implique par nature une part de dangerosité (par exemple, un poste de pompier, de convoyeur de fonds, etc.) et que l’employeur a mis en place les mesures de prévention adaptées, le droit de retrait ne peut pas être invoqué pour la dangerosité inhérente à ce poste.
La protection du salarié en cas de retrait légitime
Si le droit de retrait est exercé légitimement, aucune sanction disciplinaire ni retenue sur salaire ne peut être appliquée. En cas de litige, il revient à l’employeur de démontrer que le danger invoqué n’était pas réel ou que le salarié ne pouvait raisonnablement pas l’estimer comme tel.
Bon à savoir : Droit d’alerte et droit de retrait sont complémentaires et peuvent être exercés conjointement : le salarié signale le danger (alerte), puis se retire de la zone concernée (retrait) si les circonstances le justifient. Ces deux démarches ne s’excluent pas.
Le droit d’alerte pour atteinte aux personnes : rôle spécifique des élus
Au-delà des dangers physiques, les élus du CSE disposent d’un droit d’alerte lorsqu’une situation porte atteinte à la dignité, à la santé mentale ou aux libertés individuelles d’un salarié. Ce droit peut notamment être déclenché face à :
- Des comportements à caractère raciste, sexiste ou discriminatoire ;
- Une situation de harcèlement moral ou sexuel ;
- Des discriminations dans l’évolution de carrière, la rémunération, la formation ou l’affectation ;
- Une atteinte à la vie privée des salariés (installation de caméras à leur insu, récupération de messages personnels, etc.).
Lorsqu’un élu est alerté d’une telle situation, il doit en informer l’employeur sans délai. Si celui-ci ne prend pas les mesures nécessaires ou conteste la réalité de l’atteinte, le CSE peut saisir le bureau de jugement du conseil de prud’hommes en référé. Pour les questions de harcèlement, il importe que les salariés sachent qu’ils peuvent s’adresser au CSE.
La CSSCT : un relais spécialisé au sein du CSE
Dans les entreprises d’au moins 300 salariés (et dans certains établissements en deçà), la Commission Santé, Sécurité et Conditions de Travail (CSSCT) assure un suivi spécifique des questions de sécurité :
- Elle réalise des visites de terrain et rencontre les salariés directement à leur poste ;
- Elle analyse les accidents du travail et les maladies professionnelles ;
- Elle assure le suivi des alertes signalées et des mesures de prévention mises en place ;
- Elle prépare les travaux du CSE, qui délibère ensuite.
Si votre entreprise est dotée d’une CSSCT, veillez à ce que les alertes soient systématiquement transmises à cette commission, qui peut approfondir l’analyse et proposer des mesures concrètes à l’employeur.
Comment réagir concrètement face à une situation dangereuse ?
Face à une situation à risque, chaque minute compte. Voici la marche à suivre, que vous soyez salarié ou élu du CSE :
- Informez rapidement votre responsable ou l’employeur, de préférence par écrit ;
- Décrivez précisément la situation observée : lieu, nature du danger, personnes exposées ;
- Contactez un élu du CSE si vous souhaitez être accompagné dans vos démarches ;
- Exercez votre droit de retrait si vous estimez être exposé à un danger grave et imminent ;
- En tant qu’élu, inscrivez l’alerte dans le registre prévu à cet effet et demandez une enquête immédiate si nécessaire ;
- Restez disponible pour participer aux échanges sur les mesures de prévention à mettre en œuvre.
L’essentiel est d’agir rapidement et de laisser une trace de chaque étape. Un accident évité vaut toujours mieux qu’un accident à analyser.
Conclusion
Le droit d’alerte et le droit de retrait sont des outils essentiels de la prévention des risques professionnels. Pour les élus du CSE, les maîtriser signifie être en mesure de protéger efficacement les salariés, de dialoguer avec l’employeur sur un terrain juridique solide et de contribuer à une culture de sécurité durable dans l’entreprise. Parce qu’aucune mission ne doit être accomplie au détriment de la sécurité, ces droits doivent être connus de tous.
Pour que vos procédures d’alerte et les décisions prises en réunion de CSE soient correctement formalisées et consultables dans le temps, nous vous accompagnons dans la rédaction professionnelle de vos comptes rendus et procès-verbaux. Une documentation rigoureuse est aussi une garantie que les engagements de l’employeur seront suivis d’effets.
Questions fréquentes
Un salarié peut-il être sanctionné pour avoir exercé son droit de retrait ?
Non, si le droit de retrait a été exercé de bonne foi face à un danger que le salarié estimait raisonnablement grave et imminent. Aucune sanction disciplinaire ni retenue sur salaire ne peut lui être appliquée. En cas de litige, c’est à l’employeur de prouver que le danger n’était pas réel.
Le CSE doit-il obligatoirement passer par le registre pour déclencher une alerte ?
Oui. L’élu du CSE qui constate un danger grave et imminent doit inscrire son alerte dans le registre dédié, en précisant les postes concernés, la nature du danger et les salariés exposés. Ce formalisme est important : il crée une trace officielle et oblige l’employeur à y répondre.
Quelle est la différence entre droit d'alerte et signalement au manager ?
Le signalement au manager est une démarche informelle et quotidienne. Le droit d’alerte est une procédure légale, encadrée par le Code du travail, qui ouvre des droits spécifiques : protection contre les sanctions, obligation pour l’employeur d’enquêter, inscription au registre pour les élus. Les deux démarches ne s’excluent pas le signalement au manager peut précéder l’alerte formelle.
Le droit de retrait s'applique-t-il au télétravail ?
Oui, en principe. Si un salarié en télétravail est confronté à une situation présentant un danger grave et imminent pour sa santé ou sa sécurité (par exemple une situation de violence domestique grave), il peut exercer son droit de retrait. Les modalités pratiques sont cependant moins clairement définies qu’en présentiel ; il est conseillé de contacter un élu du CSE ou l’inspection du travail pour être guidé.
Le CSE peut-il déclencher une alerte même sans signalement préalable d'un salarié ?
Oui. L’élu peut constater lui-même une situation dangereuse lors d’une visite de terrain, sans qu’un salarié l’ait préalablement alerté. Il dispose alors d’un droit d’alerte individuel qu’il peut exercer de sa propre initiative, en respectant la procédure formalisée prévue par le Code du travail.

